Mercredi, 17 août 2022
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    JOHN IRVING : Moi et tous les sexes

    Un écrivain hétéro qui écrit un roman dont le personnage principal est un homosexuel – en fait, il est bi, mais pas trop -, on pourrait s’attendre à une caricature, à des remarques ironiques, à des inexactitudes dans les attitudes et les gestes de son personnage. Mais non, pas avec John Irving dans ce treizième roman traduit de In One Person (paru en 2012 aux États-Unis) et qui vient de paraître sous le titre reflétant exactement son contenu : À moi seul bien des personnages.

    Une histoire touffue, complexe, qui nous transporte sur plus de cinquante ans de la vie Bill Abbott. Un roman pas tout à fait linéaire à cause de ses nombreux flashback et les multiples identités de ses personnages. Une fiction faite de chair et de désirs, qui ne craint pas les mots crus ni les descriptions réalistes.

    Et pour tous ceux qui ont lu des romans d’Irving, entre autres Le monde selon Garp (1980), L’Hôtel New Hampshire (1982), L’œuvre de Dieu, la part du Diable (1986), Une prière pour Owen (1989) et Dernière nuit à Twisted River (2011), ils auront le plaisir de jouer avec toutes les allusions et références à ceux-ci, car elles pullulent dans À moi seul bien des personnages, titre tiré d’un vers de La tempête de Shakespeare.

    Il est en effet question de théâtre dans ce roman, qui est moins le récit d’une initiation que celui d’une pleine acceptation de soi-même, même si ce soi-même croule sous les ambivalences sexuelles. Bill fréquente une bibliothèque de la petite ville du Vermont où se déroule son enfance et aura ses premiers émois sexuels auprès de la bibliothécaire, Mme Frost, femme aux larges épaules, aux longs doigts et à la poitrine plate.

    Son éveil de la sexualité coïncidera avec la naissance de sa vocation : il veut devenir écrivain. Mais le chemin y menant ne sera pas simple; non pas semé d’embûches, mais rempli de surprises et d’inattendus grâce à des gens hors de l’ordinaire. Que ce soit au collège où il ne peut quitter des yeux son camarade Kitteredge, qui pratique la lutte et avec qui sa mère a couché pour le détourner d’une homosexualité appréhendée.

    Que ce soit son grand-père qui s’habille en femme et monte sur les planches pour jouer des rôles féminins. Que ce soit Elaine, une camarade dont le soutien-gorge le fait bander. Que ce soit Esmeralda, de Vienne (comme Garp, Bill fait un séjour en Autriche pour apprendre l’allemand), avec qui il découvre les joies du sexe vaginal – après le sexe anal, précieux pour lui qui est un homosexuel actif.

    Que ce soit Tom Atkins, son amant, dans un New York qui connaîtra le sida (les morts s’accumulent à partir des années 1980). Les personnages sont nombreux et sous chacun se cache un autre, comme cette Mme Frost qui était un ancien lutteur.

    Bill a eu la révélation de son orientation en lisant le fameux roman de l’écrivain noir James Baldwin, La chambre de Giovanni, livre aussi important pour lui que Les grandes espérances de Charles Dickens qu’il lit à 15 ans et lui inspire sa vocation. Le roman de Baldwin le choquera, l’interpellera, va le réinventer sur le plan sexuel. Bill deviendra un fanatique du sexe, même hard, il veut tout y connaître, il est sans préjugés.

    Il n’a qu’un seul défaut : il ne peut prononcer certains mots, comme « pénis », qu’il ne peut qu’écorcher en «pénif ». Les psychanalystes auraient tôt fait y déceler une peur de la castration, mais non, il n’y en a pas de psychanalystes dans ce roman, ni peur de la castration. Seulement une abondance de personnages hors-norme, plus excentriques les uns que les autres; John Irving rend ici un hommage aux transgenres.

    Son roman est une illustration et une apologie de la différence et de la tolérance. Il est intelligent, bien construit, procure un grand plaisir, mais d’où n’est pas absente une vision sombre de la vie.


    À moi seul bien des personnages / John Irving, traduit de l’anglais (États-Unis) par Josée Kamoun et Olivier Grenot. Paris: Seuil, 2013. 474p.

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