Jeudi, 30 avril 2026
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    La haine ne naît jamais de nulle part

    Les résultats de la recherche sur la montée de la misogynie, de l’homophobie et de la transphobie dans les écoles québécoises publiée récemment par le professeur Francis Dupuis-Déri, de l’Université du Québec à Montréal, qui a mené cette étude en collaboration avec la Fédération autonome de l’enseignement, devraient nous inquiéter collectivement. Ils ne décrivent pas seulement des paroles blessantes ou des évènements isolés : ils révèlent un climat. Un climat où les discours antiféministes se banalisent, où les jeunes LGBTQ+ se sentent plus vulnérables et où la peur de s’affirmer gagne du terrain.

    Selon le chercheur, le constat est clair : il y a une hausse marquée des propos et des gestes haineux dans nos milieux scolaires, et ce, partout au Québec. Par ailleurs, l’analyse des témoignages recueillis démontre que cette hausse n’est pas liée à une origine ethnoculturelle ni à une appartenance religieuse particulière.

    Cette recherche ne documente pas seulement l’hostilité envers les personnes LGBTQ+. Elle met aussi en évidence une recrudescence préoccupante du sexisme et des discours misogynes visant les jeunes filles, révélant un même terreau idéologique où l’égalité entre les genres est remise en question et où les avancées féministes sont caricaturées ou attaquées.

    Ce que cette recherche met en lumière, c’est un recul culturel. Et l’histoire nous a déjà montré jusqu’où peuvent mener ces reculs lorsqu’ils ne sont pas nommés, documentés et combattus.

    Au Canada, pendant des décennies, l’homophobie n’était pas seulement tolérée : elle était aussi institutionnalisée. Dans la fonction publique, au sein de l’armée et de la GRC, des milliers de personnes ont été surveillées, interrogées, humiliées, congédiées parce qu’elles étaient perçues comme homosexuelles. Cette période sombre, aujourd’hui connue sous le nom de la Purge LGBT, n’était pas le fruit d’un débordement ponctuel. Elle s’appuyait sur une culture sociale où l’homosexualité était présentée comme une menace, une déviance, un danger pour la sécurité nationale1.

    La discrimination systémique commence toujours par des mots, par des stéréotypes, par des blagues tolérées. Elle s’installe lorsque la société détourne le regard.

    Les travaux historiques, les témoignages recueillis et les excuses officielles du gouvernement fédéral ont reconnu les torts immenses causés par ces politiques. Des carrières ont été brisées. Des vies ont été marquées par la honte, l’isolement et la peur. Certains n’ont jamais pu se reconstruire. D’autres ont attendu des décennies avant d’oser raconter.

    Il serait naïf de croire que ces dérives appartiennent uniquement au passé.

    Le mépris légitimé

    Lorsque des recherches démontrent aujourd’hui une montée des discours misogynes et anti-LGBTQ+ chez les jeunes, il ne s’agit pas d’une simple querelle idéologique. Il s’agit d’un signal d’alarme. Car la haine ne surgit pas spontanément. Elle se nourrit d’un environnement où certains discours sont normalisés, où des figures publiques légitiment le mépris, où les réseaux sociaux amplifient la désinformation.

    Les jeunes ne vivent pas en vase clos. Ils absorbent les tensions, les débats polarisés, les récits qui circulent dans l’espace public. Si des voix influentes remettent en question les droits des personnes trans, si des discours antiféministes se présentent comme des opinions parmi d’autres, il ne faut pas s’étonner que ces idées trouvent un écho dans les cours d’école.

    L’histoire de la Purge LGBT nous rappelle que lorsque l’État cautionne, ignore ou banalise la stigmatisation, les conséquences sont profondes et durables. À l’époque, l’argument de la « sécurité » servait à justifier l’exclusion.

    Aujourd’hui, d’autres prétextes émergent : protection des enfants, liberté d’expression, défense des traditions. Mais le mécanisme reste le même : désigner un groupe comme problématique.

    Nous avons le devoir collectif de ne pas répéter ces erreurs. Cela signifie de refuser la banalisation des discours qui déshumanisent.

    Au sein de notre organisme, nous portons la mémoire d’une époque où l’État a trahi ses propres citoyennes et citoyens. Pas moins de 9000 personnes ont été discriminées dans ce contexte. Cette mémoire n’est pas un exercice nostalgique : elle est un outil de vigilance.

    Les résultats de cette recherche ne doivent pas être instrumentalisés pour diviser davantage. Ils doivent servir de point d’appui pour réaffirmer un principe simple : l’égalité et la dignité ne sont pas négociables.

    Parce que l’histoire nous l’a appris avec brutalité : lorsqu’on laisse la haine s’installer, ce sont des vies entières qui en paient le prix.


    Collaboration spéciale : MARTINE ROY, Coprésidente du Fonds La Purge LGBT

    Ce texte d’opinion a d’abord paru sur le site de La Presse

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