Mercredi, 28 septembre 2022
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    Conscience sexuelle et conscience politique : Mathieu Riboulet

    J’ai parlé précédemment dans FUGUES de deux livres de Mathieu Riboulet, Avec Bastien  (Verdier, 2010) et Les Œuvres de miséricorde (Verdier, 2012). Trois livres de cet écrivain français sont parus coup sur coup cette année, ce qui me permet de revenir sur cet auteur que je considère comme un des meilleurs stylistes de la langue, mais, qui en plus, sait unir le sexe et la politique. Il a imposé sa voix, une écriture et une pensée uniques. Son écriture est complexe et incandescente.

    Mathieu Riboulet est né à Boulogne-Billancourt en 1960, dans une famille d’intellectuels de gauche. Déjà au lycée il se montre très actif dans la militance étudiante. À 16 ans, il lit Marcel Proust, dont on retrouve la trace dans ses œuvres, mais aussi le Marquis de Sade et Jean Genet. Plus tard, dans la vingtaine, il découvre Fedor Mikhaïlovitch Dostoïevski et William Faulkner. Il lit par la suite Marguerite Duras, Léon-Paul Fargue, Philippe Jaccottet.

    Mathieu Riboulet à Paris en novembre 2012. MEHDI FEDOUACH/AFP

    Il commence donc à écrire très tôt et, à la faculté, il s’intéresse au cinéma, tant qu’il crée avec des amis Spy films et tourne moyens et longs métrages. Mais ce n’est qu’à 36 ans qu’il se lance vraiment dans la littérature en publiant Un sentiment océanique (Maurice Nadeau, 1996). Il va alors enchaîner les publications.

    L’homosexualité, jamais séparée du quotidien et du social, mais sans être réellement militante, sera toujours présente dans ses livres, transfigurée par une forme incantatoire, exigeante, intense. Conscience sexuelle et conscience politique, c’est une tout pour Mathieu Riboulet. Son activité littéraire marie finesse et rigueur, fiction et réflexion, dans une exploration de la langue qui soulève de fortes émotions. Découvrons cet écrivain exceptionnel. 

    Le politique

    Le hasard a voulu que je commence la lecture de Prendre dates, que Riboulet signe avec un ami historien, Patrick Boucheron, le jour des attentats du 13 novembre à Paris. Or, ce court livre, qui est un échange poursuivi entre le 6 et 14 janvier 2015, parle de la terreur des événements qui se sont produits dans la région parisienne en ce début de l’année. Le livre a été écrit pour « nommer et dater, cerner le temps, ralentir l’oubli ».

    Que sommes-nous devenus, se disent les auteurs, après le bouleversement intime provoqué par le traumatisme? De quoi est fait notre deuil dans l’émotion collective? On essaie ainsi de se tenir au plus près des événements, des morts de Charlie Hebdo et de l’Hyper Casher. Et cette confrontation avec le collectif n’amène pourtant qu’extrême solitude pour des auteurs qui savent, face au bruit et à la fureur, prendre les mots, uniquement les mots, comme seul rempart contre la barbarie. 

    Le biographique

    Prendre dates est inséparable d’Entre les deux il n’y a rien, sorti à deux mois de différence, dans lequel Mathieu Riboulet parle de sa traversée des années 1970, de ce temps du terrorisme politique qui se produit parallèlement à la découverte des corps et du sexe si facile, si libre. Le livre est peuplé de morts, ceux des otages des Jeux olympiques de Berlin, de la Fraction armée rouge allemande, des Brigades rouges italiennes, de l’Action directe et des Autonomes de France.

    Assassinats, attentats, exécutions. C’est Berlin, Dantzig, Bologne. Ce sont des noms : Benno Ohnesorg, Andreas Baader, Pierre Overney, Pier Paolo Pasolini. Être abattu parce qu’on est terroriste ; être massacré parce qu’on suce. Ici se trouvent les spectres d’une époque passée par la subversion politique et ouverte à la libération (homo)sexuelle. Sous ces fantômes gît le sexe des hommes rencontrés, étudiants, travailleurs, émigrés.

    Amour des hommes et activité politique soudent l’engagement. Et pourtant dans les années 80 et les suivantes, cet engagement apparaît déjà agonique et annonce l’échec de ce qui aurait dû advenir. Regrets, dépressions, cynisme. Suivant une chronologie respectueuse, ce livre est une sorte d’autobiographie où le désir des hommes voulait rencontrer le désir de révolution. 

    Le corps

    On ne se sépare de l’autobiographie — entre idées, souvenirs et rêveries de l’auteur — avec les six récits qui constituent Lisières des corps, hommage au corps des hommes. Ce corps, c’est celui consenti dans un hammam turc, ou d’un autre à Cologne, ou de deux acrobates, ou bien sur une photo mexicaine. Toujours ici flottent l’absolu du désir, le foudroiement du sexe, l’ensorcellement de l’érotisme.

    Le corps devient un blason, c’est-à-dire un poème à la gloire de la chair. Un poème qui, par la langue de Riboulet, devient un tableau dont la perfection rejoint la splendeur que la description des corps précise. Tout est à saisir : gestes, peaux, os. Tout est mystère, calme et volupté dans le clair-obscur de la représentation du sexe.

    Ce livre si émouvant dans son mélange de crudité et d’embrasement lyrique, si énigmatique dans sa puissance lumineuse et sa lucidité acérée, est une réflexion sur le corps et ses limites. Des limites qu’on repousse inlassablement pour lui donner un sens qu’on sait éphémère car la mort rôde toujours autour. Voici un livre rare qui trouve sa force — comme les autres livres de l’auteur — dans la fusion de la sensualité et de la pensée. 

    Prendre dates : Paris, 6 janvier – 14 janvier 2015 / Patrick Boucheront et Mathieu Riboulet. Paris: Éditions Verdier, 2015. 141p. 

    Entre les deux il n’y a rien / Mathieu Riboulet. Paris: Éditions Verdier, 2015. 37p. 

    Lisières du corps / Mathieu Riboulet. Paris: Éditions Verdier, 2015. 81p.

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