Mercredi, 24 avril 2024
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    « L’amant russe » de Gilles Leroy

    Ceux qui n’ont jamais lu Gilles Leroy – écrivain trop méconnu à mon goût – pourraient essayer de le découvrir avec ce roman aux accents autobiographiques, mais presque tous les livres de cet auteur sont autobiographiques dans leur fond. L’amant russe est un livre lumineux et touchant. Leroy y raconte son premier amour, survenu lors d’un voyage organisé en Union soviétique au milieu des années 70.

    Ce pays vit dans l’oppression communiste, et le jeune Leroy, qui s’est embarqué dans ce voyage avec un groupe de membres du Parti communiste français, encore stalinien à cette époque, alors que lui n’en est pas membre, nous montre qu’il n’est pas dupe de ce qu’il voit. Il rencontrera à Leningrad, qui a retrouvé depuis la chute de l’Union soviétique son nom d’origine, Saint-Pétersbourg, un homme de dix ans plus âgé que lui, Volodia, ingénieur naval. Ce sera le coup de foudre. Et aussi, sa première expérience sexuelle. 

    Leroy livre ici une histoire aussi unique qu’elle est universelle, celle de la première fois où on tombe amoureux et qu’on est transporté dans la joie et l’angoisse, dans le doute et l’exaltation. Unique parce que les conditions de son surgissement le sont. Parce que derrière le rideau de fer, l’homosexualité est condamnée. Parce que le groupe de voyageurs est sous la poigne d’un guide fanfaron et antipathique. Parce que les communistes français pensent que la Russie est le meilleur pays du monde.

    Parce que pour se rencontrer, il faut déjouer la surveillance, trouver un moment d’intimité que ne permettent pas la promiscuité de la vie en groupe, les programmes de visite et la méconnaissance d’une terre étrangère. Mais l’amour est plus fort que tout, impérieux, inéluctable. Et l’ardeur et la force de la jeunesse peuvent briser toutes les barrières, permettent d’atteindre son but, avec ce sentiment d’urgence qu’il faut aller au bout des choses, sinon on devient fou.

    Mais dans la grisaille russe et malgré les pièges et contraintes que pose quotidiennement un système totalitaire, l’amour sera consommé, et cela se produira dans une atmosphère sordide, triviale : les toilettes. Et pourtant, le bonheur est là, mais aussi la peur, la peur d’être pris en flagrant délit, dénoncé, puni ou, tout simplement, la peur panique de l’irréversible.

    Et puis après, c’est le silence, l’impression d’avoir raté le plus beau moment de sa vie : « J’avais dans tout le corps l’avenir abandonné », note avec un lyrisme précis Gilles Leroy. Il écrira pendant deux ans à Volodia, qui ne lui répondra pas. Malgré un fol espoir, il ne le reverra plus. « Tout a changé et rien ne me changera », conclut-il.

    L’écrivain a pris quinze ans avant de rendre public le cahier dans lequel il avait consigné l’histoire de ce premier amour. Par pudeur? Par crainte de ne pas trouver les mots adéquats? Il le donne enfin aux lecteurs après avoir publié sept romans et un livre de nouvelles qui ont confirmé son talent d’écrivain. On ne le regrettera pas : avec sa tristesse glorieuse et sa beauté vive, L’amant russe est un roman d’une poésie intense et émouvante.

    L’amant russe / Gilles Leroy. Paris : Mercure de France, 2002. 146p.

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