Jeudi, 25 avril 2024
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    Mauriac homosexuel? : « FRANÇOIS MAURIAC : BIOGRAPHIE INTIME » de Jean-Luc Barré

    Qui, s’intéressant le moindrement à la littérature et ayant suivi des études collégiales, n’a pas entendu parler du romancier, poète, journaliste et pamphlétaire François Mauriac (1885-1970) et de son fameux roman Thérèse Desqueroux? Le personnage éponyme de ce roman est l’exemple même des créatures de femmes torturées, tourmentées, épuisées par leurs interminables contradictions et tentations qu’a mises en scène Mauriac. Thérèse apparaît maintenant comme la jumelle brouillée, inconsciemment ou non, d’un écrivain que Jean-Luc Barré, dans sa Biographie intime, peint admirablement et de manière complexe. 

    On pourrait décrire Mauriac comme un écrivain plein de ferveur, mais à la vision sombre du monde malgré sa volonté de donner dans ses créations une image de celui-ci qui soit plus conforme aux lois et aux commandements de la religion chrétienne. Et pourtant… Ses livres comme ses lettres, qu’analyse finement le biographe, dévoilent une facette cachée de l’écrivain : si on sait lire entre les lignes, si on prend bien connaissance de ses fréquentations (Proust, Gide, Cocteau, Rostand, etc.) et si on le suit dans ses nuits frénétiques dans le Paris bohème de l’avant et de l’après-guerre dispersées dans des boîtes et cafés fréquentés par des «invertis», on comprendra. Mauriac est l’écrivain par excellence de l’entre-deux, du non-dit, de l’ambiguïté.

    Le livre de Barré révèle un chrétien conservateur (mais toujours en lutte contre l’Église), un bourgeois propriétaire d’un vignoble dans la région de Bordeaux, un homme qui fut de droite jusqu’au début de la guerre, mais qui adoptera rapidement des idées de gauche tout en étant d’un anticommunisme véhément. Barré dévoile un être constamment tenté par la jeune chair, surtout si elle appartenait à un jeune homme (ses manuscrits sont barbouillés dans les marges de têtes de garçons).

    Il ne faut principalement pas se dire que cette ambivalence des goûts était le signe d’une bisexualité (Mauriac était certes marié et a eu quatre enfants). Plutôt le contraire. Comme le biographe, en s’attachant aux drames de plusieurs de ses romans dans lesquels, le plus souvent, un jeune homosexuel vient semer le trouble dans un couple (la femme et l’homme tombent, par exemple, amoureux du jeune homme), on devine un romancier souffrant continûment de ses penchants qu’il ne peut exprimer clairement et sur lesquels il ne veut pas s’attarder.

    Il aurait pu s’il avait voulu, se dit-on. Dans son adolescence, il se montre un jeune homme réfractaire, détestant le consensus, auscultant les dangers de certains discours de la droite dreyfusarde et nationaliste. Au pensionnat, il déteste les horaires et les responsables. Le soir, il ne veut pas rester dans sa chambre et, même fiancé, il parcourt les lieux enfumés et alcoolisés de la capitale. Mais il veut réussir. Peut-être se trouve là la réponse à ses secrets, à ses dénis (il ne fera pas comme André Gide et publier son Corydon à lui).

    Ce sentiment d’une différence insoluble, c’est peut-être aussi cela qui fait la richesse de ses romans. Mauriac est un adulte «chargé de chaînes», taraudé par l’amour des hommes, par une sexualité qui le dévorera toute sa vie et qu’il refuse de mettre en pratique. Comme son fils Jean l’a déjà confié à un journaliste: «Homo, certainement, sexuel, j’en doute.» L’écrivain essaie de résoudre ses crises d’amour – alors inacceptables – par l’accession au bonheur total du chrétien (il passe par plusieurs crises spirituelles).

    Il a peur que ses brûlants et tragiques récits tombent sous l’Index du Vatican parce qu’ils sont dénoncés comme corrupteurs par une élite catholique très influente tant dans le milieu littéraire que politique. Il est ami avec Daniel Guérin, un militant de la cause homosexuelle, auquel il se confiera beaucoup (il lui demandera plus tard de brûler ses lettres, ce que Guérin ne fera pas).

    Ce membre de l’Académie française, ce prix Nobel de la littérature, ce père de famille n’a donc jamais fait sa «sortie». C’est Jean-Luc Barré qui, méticuleusement et sobrement, l’a faite à sa place dans ce premier tome biographique, qui sera suivi d’un deuxième devant paraître cet automne. André ROY

    FRANÇOIS MAURIAC: BIOGRAPHIE INTIME, 1885-1940 / Jean-Luc Barré. Paris: Fayard, 2009. 646p.

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