Dimanche, 17 octobre 2021
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    La longue marche pour les droits LGBT en Tunisie — Entrevue avec Rami Ayari

    Tout jeune militant LGBT, Rami Ayari se confronte aujourd’hui aux contradictions qui continuent de hanter la Tunisie de l’après printemps arabe. Pour la société civile, la fin de la dictature de Ben Ali en 2010 est porteuse d’espoir, mais les années qui suivent sont tumultueuses. Aujourd’hui, si des voies vers la démocratie sont tracées, une catégorie de la population semble sacrifiée sur l’autel du conservatisme religieux tunisien : les personnes LGBT. Cependant, des jeunes LGBT ne veulent pas céder à un retour à la peur et à la clandestinité. Rami Ayari est l’un d’eux.

    Présent lors du Forum social mondial de Montréal l’été dernier, le jeune Tunisien, il a 23 ans, voulait témoigner du travail qu’il entend faire avec ses amis pour une reconnaissance sociale des LGBT et pour la dépénalisation de l’homosexualité en Tunisie. Un véritable combat puisque les militants LGBT reconnus ne sont pas seulement rejetés par leur famille et par leurs amis. Ils sont aussi victimes de menaces de mort de la part d’intégristes musulmans religieux, et ne peuvent compter sur aucun soutien aussi bien de la part des autorités que des organisations de défense des droits et liber-tés. Dans ce contexte, plus que jamais «le soutien international est important, témoigne Rami Ayari, lors de son passage au bureau de Fugues. Plus nous parlerons de la situation des LGBT en Tunisie, plus le gouvernement actuel devra rendre des comptes sur la scène internationale».

    Rami Ayari a fondé Without Restricitions, la deuxième association avec Shams, une association qui lutte contre les discriminations qui touchent les minorités sexuelles et qui milite pour l’abolition de l’article 230 du Code pénal tunisien. Un article qui condamne à des peines d’emprisonnement toute personne, homme ou femme, soupçonnée d’homosexualité. «Le Code pénal tunisien a été importé lors de la colonisation, précise Rami, et il est encore fréquemment utilisé, même si pour la population en générale et même chez beaucoup de gais tunisiens, l’homosexualité est condamnable non pas d’un point de vue moral ou pénal mais religieux. Dans le Coran l’homosexualité est un péché (haram), il n’y a donc plus de question à se poser».

    Dans les changements qui suivent la chute du président Zine Al-Abidine Ben Ali en 2010, la presse relaie de plus en plus souvent les arrestations d’homosexuels provoquant ainsi un débat national. «Sous Ben Ali, le silence était total, ajoute Rami, mais avec les bouleversements des printemps arabes, nous avons pu enfin commencer à parler de la question de l’homosexualité. Aujourd’hui, nous pouvons faire pression sur les partis politiques et les associations de droits de la personne pour intervenir lors d’arrestations. Mais c’est un premier pas. Cependant, les partis progressistes tout comme les associations ne s’engagent pas plus pour aller plus loin, entre autres pour la dépénalisation des actes homosexuels. Ils considèrent que ce n’est pas une urgence compte tenu des difficultés que rencontre le pays et qui sont, selon eux, prioritaires. Mais nous savons aussi que parmi ces partis et ces orga-nismes et même jusque dans le gouvernement, des personnes nous aident de façon discrète à faire avancer notre cause».

    En attendant, les menaces continuent de peser sur ceux, comme Rami, qui osent lever la tête et apparaître publiquement. Quelques temps après 2010, un premier mensuel gai avait vu le jour, le GayDay, mais il a dû interrompre sa publication. «Le journal a été attaqué par des Salafistes, et tous ceux qui travaillaient pour le journal ont dû fuir la Tunisie. Ils ne pouvaient pas avoir de protection de la part de la police, ni même de la population». Un exemple parmi tant d’autres mais qui souligne combien la société tunisienne est loin d’être ouverte remonte seulement à quelques mois. «En avril dernier, le vice-président de Shams, Ahmed Ben Amor était invité à une émission de télévision et confronté à un comédien homophobe et à un iman, et le lendemain, Ahmed a reçu de nombreux emails de menace, des pancartes interdisant l’entrée à des homosexuels étaient affichés devant des magasins et des restaurants. Même des chauffeurs de taxi refusaient que des hommes qu’ils pensaient homosexuels montent dans leur taxi, se souvient Rami, et on a pu constater l’ampleur de l’homophobie mais le gouvernement face aux nombreux problèmes qu’il rencontre ne veut pas se montrer trop libéral face aux partis traditionnalistes religieux qui font partie du pouvoir. Il n’a donc pas condamné cette vague homophobe».

    Les réseaux sociaux ont joué un rôle important lors des Printemps arabes vécus à travers la planète presque en direct. Les manifestations et la répression ne pouvaient plus passer inaperçues. Ce sont ces mêmes réseaux sociaux dont se servent aujourd’hui Without Restrictions et Shams pour diffuser de l’information et obtenir des soutiens. «Nous souhaitons de la communauté internationale qu’elle rappelle au gouvernement que la Tunisie est signataire de plusieurs chartes de respect et de défense des droits de la personne, précise le jeune militant, et lors de visites d’élus ou de chefs d’état en Tunisie, ceux-ci devraient toujours s’inquiéter de la situation des droits de la personne auprès du gouvernement». Si aujourd’hui plusieurs pays soutiennent des organismes comme Without Restrictions et Shams, ils le font de façon détournée pour ne pas heurter l’opinion publique tunisienne qui les accuserait de vouloir importer la “perversion”. Ces soutiens trop clairement exprimés mettraient aussi le gouvernement tunisien dans l’embarras face à une question aussi délicate.

    Rami Ayari sait que le chemin sera long, mais il est confiant qu’une partie de la population plus éduquée en Tunisie, moins attachée à une lecture de l’Islam rigoriste, fera à la longue la différence. «Nous devons pousser les progressistes de Tunisie à soutenir notre travail, et pas seulement lorsqu’il y a des arrestations. Ils doivent véritablement s’engager, car ce que l’on oublie, c’est que l’homosexualité n’était pas un problème avant la colonisation. Elle se pratiquait, mais on n’en parlait pas comme on ne parlait pas de sexualité. En fait, les Occidentaux avec des lois condamnant les relations sexuelles entre hommes et entre femmes, ont importé l’homophobie au Magrheb et au Moyen-Orient et pas l’homosexualité comme le prétendent beaucoup de religieux musulmans», de conclure Rami Ayari.

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