Mardi, 27 septembre 2022
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    Stockholm au temps du sida : “N’essuie jamais de larmes sans gants” de Jonas Gardell

    La capitale de la Suède avec son presque million d’habitants, son hiver, son été bref, ressemble sous plusieurs aspects à Montréal. Et le roman du sida que raconte Jonas Gardell, N’essuie jamais de larmes sans gants, pourrait facilement se situer à Montréal tant on trouve des correspondances entre les histoires des homosexuels qui y sont racontées, leur mode de vie et l’apparition du sida et ses catastrophes et ce qu’ont vécu ici les gais.

    Ce roman douloureux, sensible, bouleversant, a connu un énorme succès dans son pays (près de 500 000 exemplaires vendus). Avec ses 591 pages, c’est un livre incontournable pour connaître en profondeur et avec émotion la condition des homosexuels dans les années 1980, leurs luttes et la terrible maladie, l’implacable syndrome qui va décimer une grande partie de la communauté (une personne sur quatre).

    Je défie quiconque de ne pas être insensible, de ne pas même pleurer en lisant l’histoire des deux jeunes hommes suédois dans la vingtaine sur lesquels repose principalement le récit de Jonas Gardell. À travers leur destin à la fois individuel et commun, le lecteur vivra dix ans de leur vie, folle, tragique, triste et belle. 

    Une infirmière et une assistante entrent dans une chambre où un jeune homme repose, amaigri et marqué par le sarcome de Kaposi. Les deux femmes s’occupent de changer son pansement. L’une d’elles enlève son gant et essuie une larme qui coule sur le visage du garçon.  Sa collègue la réprimande alors : « Si tu veux essuyer des larmes, tu dois porter des gants. » C’est ainsi que débute le roman dont l’auteur rappelle que c’est une histoire qui s’est réellement passée et que l’écrire relevait d’un devoir de mémoire.

    Inspirée par la vie de Jonas Gardell, elle est divisée en trois larges chapitres intitulés respectivement « L’amour », « La maladie » et « La mort », titres programmatiques s’il en est. Le romancier y décrit, avec force détails, le monde gai suédois durant la décennie où se sont étendus le sida et ses ravages meurtriers. Durant ces années du désastre, on suit Rasmus et Benjamin et leurs amis proches.

    On est au début de 1982 quand Rasmus quitte, à dix-huit ans, sa campagne, le Värmlang, fuyant son village où durant sa jeunesse il a été battu par ses camarades de classe. Il cache encore à ses parents ses « tendances », comme on disait à l’époque. Il rencontrera Paul, qui a 30 ans, et qui, comme une mère poule, protège les nouveaux arrivants de la capitale qui, eux aussi, ont quitté leur région.

    Rasmus rencontrera chez Paul, lors d’une fête de Noël – Paul en organise une chaque année –, Benjamin, de la banlieue de Stockholm, un Témoin de Jéhovah. Ils tomberont amoureux. Rasmus multiplie les rencontre sexuelles; Benjamin est plus réservé. Comme les homosexuels de l’époque, on fréquente les boîtes, les gares, les parcs et leurs buissons; on lutte aussi. Mais ce temps de paix bienheureux et d’une liberté tous azimuts est envahi sournoisement par la guerre, celle que mène « la peste gaie » comme on la nommera.

    On ne sait pas encore ce qu’on a; on ne sait pas comment soigner. De jeunes hommes tombent malades, maigrissent, ont des taches bizarres sur la peau, ont des pneumonies et meurent presque tous dans d’affreuses souffrances. Ceux qui veulent éviter cette mort terrible font comme Bengt, le beau Bengt, qui se destinait au théâtre, ils se suicident. Ce qui s’annonçait comme le paradis sur terre pour les gais s’avère un enfer. Les parents répudient leur fils, qui meurt abandonné à l’hôpital. Des sept garçons qui se réunissent dans l’appartement de Paul pour fêter, il n’en reste, dix ans plus tard, que deux : Benjamin et Seppo (d’origine finlandaise). Ça été une décennie de désastre humain. 

    À travers le destin de sept personnages, parmi lesquels on compte aussi Reine, Lars-Äke et Gunnar, se mélangent souvenirs d’enfance, descriptions historiques, articles de journaux, le romancier cherchant à identifier pour chacun sa manière de vivre sa vie sans honte et avec fierté, dans une grande ville qui favorise l’anonymat et la satisfaction sexuelle, dans une société où l’homosexualité est considérée comme une déviance, une maladie psychiatrique, un crime même.

    Incompris – par leurs parents surtout –, Rasmus, Benjamin et les autres tentent d’assumer pleinement une liberté qui les enfièvre, jusqu’à l’apparition du sida qui mettra un frein à la consumation de leurs désirs. Ceux qui ont connu cette horrible décennie, qui ont vu mourir amis et amants, retrouveront l’atmosphère de ces années-là, avec probablement la gorge serrée.

    Jonas Gardell décrit avec un réalisme d’une grande acuité le sentiment d’injustice et d’impuissance que vivent les homosexuels, leur timide – ou tonitruante, selon le cas –  sortie du placard. Il expose sans fard ni tabou leurs rencontres sexuelles. Il explore la joie fragile, presque inconsciente, de ces jeunes hommes qui ont l’impression d’entrer dans une époque sans censure ni barrières, faite pour eux.

    Par son ton habité par la fureur et le désespoir, hanté par la mort et le chagrin, ce roman suscite une intense émotion. Il restera inoubliable pour ses lecteurs. On souhaite que la série télévisée adaptée du roman, qui a eu un immense succès en Suède, soit maintenant diffusée ici.   

    N’essuie jamais de larmes sans gants / Jonas Gardell, traduit du suédois par Jean-Baptiste Coursaud et Lena Grumbach. Montfort-en-Chalosse : Gaïa Éditions, 2016. 591p.

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